Tsundoku, ou l’art d’acheter un livre qu’on ne lira jamais


Oui, il y a un nom japonais pour ça.

Avant de commencer votre lecture, veuillez lancer un chronomètre et revenir à l’article, cela nous servira un peu plus bas.

Ça y est c’est fait? Merveilleux.

Doku: verbe lire.

Tsumu: empiler.

Tsundoku: accumuler sous forme de piles des livres qui ne sont jamais lus.

La première fois qu’on lit un article dessus c’est avec le Los Angeles Times qui met en lumière une anecdote assez intéressante :

Frank Rose, un commercial à la retraite de la ville de Sacramento aux USA raconte à un ami qu’il donnera la totalité de ses livres à la bibliothèque de la ville après sa mort. Deux ans plus tard il change d’avis et donne sur le champs toute sa collection, ce qui donne un peu plus de 13 000 livres.

Si ce nombre vous fait le même effet qu’à moi, ne soyez pas trop surpris. Les excès de M Rose ne sont que la manifestation d’un comportement qui touche les humains du 20ème siècle, mais aussi du 19ème, puisque l’existence du mot est attestée au Japon en 1868, donc en pleine révolution industrielle.

Le mot « Tsundoku » désigne celui qui empile les livres sans jamais les lire, mais la question intéressante se trouve plus dans le « comment » que dans le « quoi ». Comment fabrique-t-on un Tsundoku?

Déjà, ce qui est certain c’est que sauf phénomène extérieur, les livres qu’on empile dans sa salle d’étude ou sa chambre, ce sont les nôtres. Si il s’agit de livres offerts en trop grandes quantités qu’on ne sait tout simplement pas où mettre, je ne crois pas qu’on puisse considérer le tsundoku comme un phénomène sociologique intéressant. Dans le cas spécifique de livres qui ont été achetés puis empilés frénétiquement, deux hypothèses apparaissent, la première étant la plus évidente:

C’est celle selon laquelle on achèterait des livres avec le but spécifique de les empiler, sans aucune intention de les lire. Ça paraît fou mais pas tant que ça, à cause du côté « intellectuel » que confère le fait d’avoir une bibliothèque bien fournie, un peu comme le coup du gros roman dans le bus, les coupables se reconnaîtront. La seconde possibilité me paraît cependant bien plus intéressante : On a acheté ces livres avec l’intention de les lire, et finalement on n’a pas eu le temps. Et c’est là que votre esprit fait un salto arrière pour voir où je veux en venir.

• • •

Izuwa est une blogueuse gabonaise émigrée en France. Son blog, brillamment appelé « Lettres noires » raconte sa passion pour les littératures africaines avec un tel talent que j’ai cru trouver une version africaine de la célèbre Maria Popova. Un article de son blog exprime merveilleusement mon point sur les seconds types de tsundoku, que je vais appeler « tsundoku accidentels », les livres empilés parce qu’on a pas le temps de les lire.

Le titre est: « Le tsundoku, cette pathologie que j’ignorais« . Elle y explique notamment qu’elle accumule les livres à un tel point que « Voir ma bibliothèque se remplir de livres pas encore lus fait partie des choses les plus frustrantes qui soient« .

Izuwa est frustrée par des livres qu’elle achète elle même parce qu’elle n’a pas le temps de les lire, au point que les piles s’accumulent, formant un mur d’incapacité devant sa chambre. Le problème avec cette idée est celui-ci : comment est-ce possible d’acheter un nouveau livre alors qu’on en a déjà une dizaine qui traîne à la maison? Qu’elle est la motivation ? N’y aurait-il pas un moyen de dépenser autrement cet argent si rare? La réponse donne une idée d’une des origines du tsundoku.

Après l’avoir lue dire qu’elle n’achèterait plus aucun livre avant d’avoir terminé son actuelle pile à lire, je retrouve Izuwa qui avoue dans un tweet avoir « craqué ». Entendez par là qu’elle a encore acheté un nouveau livre, augmentant encore sa pile à lire, donc sa frustration, donc le temps qu’elle prendra avant de venir à bout de sa pile à lire, ce qui augmentera encore la frustration… Bref.

Le marketing, qui pousse par tous les moyens possibles et imaginables à l’achat compulsif n’y est certainement pas étranger. Mais est-ce suffisant comme cause du tsundoku?

Pas forcément, si l’on envisage une version différente du problème, que je vais appeler le tsundoku numérique: Plaidez coupable si vous aussi, dans votre ordinateur ou votre téléphone, vous avez un dossier rempli de fichiers .pdf et .Epub que vous vous étiez promis d’entamer… Demain, alors que tous les sages du temple de la paresse savent que « demain ne meurt jamais ». Ici il n’y a pas facteurs d’achat, donc on ne peut pas accuser le marketing, même si il y a certainement des choses à dire à ce sujet.

Je ne rejoins pas forcément Izuwa dans sa perception du tsundoku comme une pathologie mais on peut quand même y trouver un joli panel de causes possibles. Dans mes recherches j’ai notamment découvert que l’oniomanie était un mal réel, affectant 1,1% de la population et qui pousse à des achats compulsifs de produits dont on ne veut même pas.

Il y a aussi une pathologie directement liée aux livres qui se rapproche un peu plus de ce que je recherche :

Ici on est en plein dedans, ou presque. Ceci dit, lire des livres au point qu’il y ait un vrai blocage dans les relations sociales, c’est peut-être exagéré. Cependant l’oniomanie et la bibliomanie sont deux pathologies qui me semblaient intéressantes à mettre en avant, au cas où quelqu’un se reconnaîtrait. Le cas spécifique du tsundoku me paraît plus fin, plus léger, moins sérieux, si vous voulez.

À mon avis, le problème posé n’est pas celui d’avoir des livres qu’on ne lira jamais, mais plutôt d’avoir des livres qu’on n’a pas le temps de lire. Le temps, il est là le secret du tsundoku.

J’essaye de rendre mon propos plus explicite : Et si la cause de l’augmentation de notre pile de livres interminable était due à notre incapacité à mesure notre temps de lecture? Quand je regarde mon cas (évidemment je suis aussi atteint), il semble que oui. Beaucoup de livres que je souhaite lire sont des pavés kilométriques que je n’aurai certainement pas le temps de finir avec le rythme de vie que je mène actuellement. Si j’essaie de rester cohérent j’arrive donc à la fatale conclusion que je ne peux pas décemment les finir tous, pourtant je persiste à les garder dans mon armoire, comme s’ils allaient s’injecter deux mêmes dans mon esprit, comme par intraveineuse littéraire.

Au delà de l’air intellectuel que me confèrent Gladwell et Fanon, il y a une certaine forme d’arrogance dans ma pile de bouquins en attente, de refus de reconnaître l’évidence : je n’ai tout simplement pas le temps de lire autant, ce qui signifie que je dois laisser tomber et me contenter de ceux que je peux et dois absolument lire et laisser les autres mites ou mieux, aux associations de promotion de la lecture. Pourtant je persiste et je signe: un jour, je finirai ces bouquins, me mens-je à moi même, alors que je n’arrive même plus à terminer ou à liker les publications Facebook de mes amis les plus proches.

J’ai vérifié : le champs de recherche scientifique sur notre approche et notre perception des durées est quasi vide, mais ce qui est déjà sûr c’est que notre rapport au temps n’a pas beaucoup de rapport avec la réalité, tenez par exemple: selon vous combien de temps cela vous a pris de lire cet article jusqu’ici?

En attendant de trouver une solution à mon tsundoku voici en tous cas quelques lectures supplémentaires :

-L’association Lire à Douala récolte des livres et les revend au kilo au cours de librairies éphémères chaque année. Si vous cherchez un endroit où donner vos livres en trop, des fois que vous voudriez résoudre le problème de manière radicale, pensez-y.

-Un article BBC (en anglais) sur le tsundoku. Le mal est généralisé.

-Je ne recommande pas le blog « lettresnoires » si vous souhaitez résoudre votre problème de Tsundoku, mais sinon c’est un vrai délice de lecture. Son article sur le film Black Panther m’a fait… Bref. Allez lire.

C’était la Chronique d’Ad.

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4 réflexions au sujet de “Tsundoku, ou l’art d’acheter un livre qu’on ne lira jamais”

  1. Très belle chronique, mais toutes les raisons me semble t-il ; n’ont pas été prises en compte. Certains achète les livres juste pour dire « moi aussi je l’ai ». merci je me suis bien amusé dans ton récit

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    1. Merci François, bienvenue sur les chroniques d’Ad, effectivement je n’ai pas envisagé que quelqu’un achète un livre simplement pour « l’avoir », ça me paraît même… Complètement surréaliste en fait

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  2. Pourquoi devait-on utiliser le chronomètre? Je m’excuse si j’ai raté cette partie.
    Je souffre aussi de ce mal. J’essaye désormais de finir d’abord les livres que j’ai chez moi et de lire 30 minutes par jour

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    1. À la fin de l’article je demande d’imaginer depuis combien de temps on a commencé à lire, et on peut ensuite comparer avec le chrono du début.

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